Au Bhoutan, faire le lien entre le leadership, les politiques publiques et la dimension humaine de la transformation des systèmes alimentaires
Paro, Bhoutan | 31 août–4 septembre 2026 – Les politiques peuvent harmoniser les secteurs sur le papier. Les plans d’investissement peuvent identifier les priorités. De nouvelles structures de gouvernance peuvent réunir les institutions autour d’une même table. Mais la question de savoir si ces mécanismes fonctionnent dans la pratique et produisent un résultat supérieur à la somme de leurs parties dépend souvent de facteurs moins visibles : les personnes qui y travaillent, les relations qu’elles tissent, ainsi que la vision et les valeurs qui guident leurs décisions.
Le premier Sommet mondial sur les systèmes alimentaires conscients, qui s’est tenu à Paro, au Bhoutan, a intégré cette dimension de la transformation des systèmes alimentaires dans les discussions sur les politiques, la gouvernance et les investissements. Le Pôle de coordination des Nations Unies sur les systèmes alimentaires s’est joint à près de 400 participants issus d’environ 65 pays, parmi lesquels des gouvernements, des Peuples autochtones, des agriculteurs, des scientifiques, des jeunes, des entreprises et des acteurs du développement. Le Sommet a été organisé par le gouvernement royal du Bhoutan, l’Alliance pour des systèmes alimentaires conscients (CoFSA) et l’Organisation des Nations Unies pour le développement (PNUD).
Ce sommet a été l’occasion de relier ces discussions aux processus menés par les pays qui se sont développés depuis le Sommet des Nations Unies sur les systèmes alimentaires de 2021, ainsi qu’aux défis pratiques d’ auxquels les pays sont confrontés pour maintenir une approche des systèmes alimentaires impliquant l’ensemble du gouvernement et de la société.
À ce jour, 158 pays ont nommé des Coordonnateurs nationaux des concertations sur les systèmes alimentaires et 130 disposent de feuilles de route nationales en la matière, élaborées dans le cadre de processus consultatifs associant des ministères, des administrations locales et d’autres acteurs des systèmes alimentaires. Pour rassembler en une vision cohérente les priorités en matière d’agriculture, de nutrition, de santé, de climat, de moyens de subsistance et de développement économique – dans le but ultime d’assurer le bien-être des populations et de la planète –, il faut une vision commune du bien commun, une coordination entre des institutions aux mandats, budgets et priorités divergents, ainsi qu’un solide travail de renforcement de la confiance.
Depuis 2021 et la présentation de sa feuille de route nationale intitulée « Systèmes alimentaires au service du Bonheur national brut », qui comprend huit priorités, le Bhoutan a régulièrement évalué les progrès accomplis dans le cadre de dialogues inclusifs. Le pays est également en train de mettre en place, avec le soutien de la FAO, un mécanisme de financement mixte, le « Bhutan Agri-Sustain Fund », visant à mobiliser 80 millions de dollars américains provenant de différentes sources afin de soutenir des priorités systémiques allant de la sécurité alimentaire et du développement rural à l’Action pour le climat, en passant par la biodiversité, la croissance inclusive et la résilience. Dans ses efforts pour orienter de manière intégrée les initiatives en faveur de systèmes alimentaires durables, le Bhoutan bénéficie du soutien d’un certain nombre de partenaires de développement, coordonnés par le Groupe de travail sur les systèmes alimentaires (présidé par le PAM).
Le travail en amont de la politique
Une feuille de route nationale peut définir une vision cohérente sur le papier, tandis que les ministères continuent de se disputer les ressources pour mettre en œuvre les priorités sectorielles pertinentes. Les communautés peuvent participer aux consultations, mais ne s’approprient pas les résultats et constatent un suivi limité. Les mécanismes de coordination peuvent perdre de leur élan à la suite de changements politiques ou institutionnels. Il s’agit là de défis concrets que la conception des politiques ne peut résoudre à elle seule.
Lors d’une session animée par le Pôle sur le leadership en faveur de la cohérence des politiques et d’une gouvernance transformatrice, organisée conjointement avec la Division de la sécurité alimentaire et des systèmes alimentaires de la FAO, des Coordonnateurs nationaux du Liban, du Bhoutan et de la Suisse, ainsi que des acteurs œuvrant aux niveaux régional et local, ont examiné les facteurs qui aident les institutions à travailler au-delà de ces frontières.

Table ronde sur la création d’un environnement propice à des politiques, une gouvernance et un financement éclairés, réunissant des perspectives mondiales, nationales, infranationales, communautaires et scientifiques issues du Pôle de coordination des Nations Unies sur les systèmes alimentaires, de la Mongolie, de Medellín, des communautés autochtones du nord-est de l’Inde et du Comité consultatif scientifique du Pôle.
« Derrière chaque voie qui a véritablement progressé se cache une deuxième histoire, qui n’apparaît presque jamais dans le document stratégique », a déclaré Carlos Watson, directeur par intérim du Pôle, en décrivant comment des personnes aux mandats, intérêts et motivations différents apprennent à travailler ensemble, à instaurer la confiance et à maintenir une coopération durable.
Pour les coordonnateurs nationaux, ces enjeux revêtent une importance particulière. Nommés par leurs chefs d’État et/ou de gouvernement pour élaborer et mettre en œuvre une approche intégrée de la transformation des systèmes alimentaires nationaux, les coordonnateurs nationaux sont censés rallier les ministères et les partenaires autour de priorités nationales communes, souvent sans disposer de budgets dédiés ni d’autorité formelle sur les institutions qu’ils coordonnent. Cela exige une vision stratégique et des connaissances techniques, mais aussi la capacité à asseoir sa crédibilité, à gérer des intérêts divergents, à maintenir la coopération et à surmonter la résistance au changement.

« Depuis 2021, nous avons constaté que les clés du succès de certains des résultats les plus transformateurs et les plus durables menés par les Coordonnateurs nationaux se trouvent en coulisses : développer une compréhension approfondie et dynamique des atouts et des défis des systèmes alimentaires dans le pays, intégrer les connaissances et les priorités des praticiens dans des visions à long terme, instaurer la confiance entre les ministères, maintenir l’engagement des différents acteurs et trouver des voies à suivre lorsque les priorités s’opposent », a déclaré Ophélie Hemonin, chargée de mission au Pôle de coordination des Nations Unies sur les systèmes alimentaires. « C’est souvent cette vision à long terme et ces relations qui permettent à la coordination de tenir et aux Feuilles de route nationales d’avancer tout en s’adaptant aux moments de crise ou à l’évolution des priorités politiques. »
La session a présenté des exemples d’approches diverses, allant des assemblées citoyennes et des cercles de consentement aux efforts visant à institutionnaliser des espaces de coordination (et non pas simplement de réunion). Elle a également mis en avant certains des résultats qui ont entraîné un véritable changement de paradigme, notamment l’adoption du « bonheur national brut » et de ses 33 indicateurs au Bhoutan, ainsi que le projet de loi sur le droit à l’alimentation au Liban, dans un contexte de crises multiples. Les participants ont également souligné que l’écoute, la résilience et la capacité à gérer des compromis difficiles étaient essentielles pour renforcer la collaboration et susciter une plus grande appropriation des priorités communes.
Rapprocher les citoyens des politiques
Ces questions vont au-delà de la coordination et portent sur la manière dont les politiques sont élaborées, financées et mises en œuvre. Lors d’un échange avec des représentants de la base issus de différentes régions, les Coordonnateurs nationaux ont souligné l’importance pour les citoyens de revendiquer et de conserver l’appropriation des politiques et de faire entendre leur voix, en maintenant l’ambition, l’orientation et la dynamique, ainsi que pour les « partenaires de développement » de joindre le geste à la parole lorsqu’il s’agit d’institutionnaliser des approches intégrées, notamment en réexaminant la manière dont les interventions sont programmées et financées.

Au cours d’une session plénière consacrée aux politiques, à la gouvernance et aux investissements, M. Watson a mis en garde contre le risque de traiter les systèmes alimentaires avant tout comme une question technique ou technocratique. Malgré les progrès réalisés dans l’élaboration de feuilles de route nationales, de mécanismes de gouvernance et d’approches de financement, leur efficacité finale dépend des institutions et des personnes chargées de les mettre en œuvre.
« Ce sommet, en mettant l’accent sur les valeurs, les capacités intrinsèques et les principes, met en lumière la partie invisible de l’iceberg : tout commence et finit toujours par les personnes », a-t-il déclaré.
Les implications sont concrètes. Les processus participatifs peuvent intégrer différentes expériences et formes de savoir dans l’élaboration des politiques, à commencer par celles des praticiens, à savoir les Producteurs alimentaires. Les décisions de financement reflètent les priorités auxquelles les institutions accordent de l’importance et qu’elles évaluent. Au niveau local, les décisions relatives aux marchés publics, à la restauration scolaire, aux marchés et à l’utilisation des terres influencent la manière dont les priorités nationales en matière de systèmes alimentaires sont mises en œuvre.
« C’est grâce à une vision partagée et à un sens commun de la mission chez tous que les politiques s’aligneront », a déclaré M. Watson.

La délégation du Pôle de coordination des Nations Unies sur les systèmes alimentaires lors de réunions bilatérales avec ses homologues du gouvernement bhoutanais, notamment des représentants du Bureau du Premier ministre, du ministère de l’Agriculture et de l’Élevage, du ministère de l’Éducation et du Développement des compétences et du ministère de la Santé, ainsi que du Bureau de pays de la FAO au Bhoutan.
En marge du Sommet, le Pôle a également rencontré ses homologues du gouvernement bhoutanais, le bureau national de la FAO et le président du Groupe de travail des partenaires de développement sur les systèmes alimentaires, Peter Rodrigues, directeur national du PAM. Les discussions ont porté sur la manière dont l’indice du bonheur national brut du Bhoutan peut favoriser une meilleure intégration des priorités nationales, parallèlement au financement des systèmes alimentaires et à la mise en place du Fonds bhoutanais pour l’agriculture durable, à la recherche et à l’innovation, aux jeunes, à la santé et au plan quinquennal du pays. Elles ont également porté sur les possibilités d’un soutien des Nations unies et d’une coordination renforcée au sein du gouvernement.
Le sommet s’est conclu par le lancement du « Cadre pour des systèmes alimentaires conscients », fruit de plus de cinq ans de travail et de plus de 50 exemples examinant comment les valeurs, les mentalités et les relations influencent les systèmes alimentaires. La prochaine phase se concentrera sur la mise en œuvre pratique aux niveaux national et local par les membres de l’Alliance.
Le Pôle intégrera les enseignements et recommandations pertinents tirés du Bhoutan dans son soutien continu à la transformation des systèmes alimentaires menée par les pays eux-mêmes, notamment par le biais du réseau national des Coordonnateurs nationaux des concertations sur les systèmes alimentaires, tout en offrant davantage d’espace aux acteurs non institutionnels pour qu’ils puissent contribuer à faire évoluer le discours mondial sur les systèmes alimentaires et à rapprocher les acteurs institutionnels des Producteurs et de leurs réalités quotidiennes.